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"LES
CAHIERS DES COLLES" de Bertrand Athouel
COLLAGE & CARTE POSTALE Des bambins hilares émergeant d'œufs géants, des poissons
démesurés voguant dans les airs, des bulles de savon emprisonnant des visages
d'amoureux transis : ces images (et bien d'autres encore) popularisées par les
surréalistes sont évidemment familières aux amateurs de collages. On oublie
cependant que ces visions sont à l'origine celles d'obscurs artisans du début du
siècle, les imprimeurs éditeurs de cartes postales. Point de "mouvement"
esthétique, ni de ligne artistique ou politique particulières ici : en fait, la
conception puis la diffusion de ces images folles sont intimement liées au
développement du marché originel de la carte
postale. À l'origine de ce phénomène, des tableaux, dessins ou
photographies spécialement conçus par des artistes anonymes et destinés à être
reproduits en masse pour agrémenter le verso des nouvelles cartes "à poster".
Rien que de très commun de prime abord :soldats de retour du front, couples
évoluant dans des décors de théâtre, animaux familiers
etc... Le souci d'économie et les contraintes de rapidité (le
succès de ces cartes s'avérant en effet immédiat et considérable) pousseront les
imprimeurs à retoucher systématiquement ces scènes "primitives" à des fins de
réutilisation multiples. Les planches initiales deviendront ainsi les supports
d'une fantaisie spontanée, fruits d'une nécessité technique, d'une contrainte
commerciale et d'un hasard créatif et associatif. Toujours est il que ces images retouchées se chargeront
peu à peu d'une sur détermination symbolique les éloignant radicalement de leur
signification première. Londres submergé par les flots, l'Arc de Triomphe tracté
par un zeppelin ... le principe du photomontage était
né. La technique chromolithographique parfois mal maîtrisée
achèvera de conférer à ces scènes une dimension fantasmagorique et onirique qui
ferait le bonheur des psychanalystes : couleurs irréelles, contours flous,
théâtralité exagérée des poses et des expressions provoquent ainsi (et
involontairement) de multiples détournements et décalages de
sens. C'est en France que cette inventivité s'affirmera la plus
prolifique:l'influence de Méliès et des premiers pas des trucages
cinématographiques est évidente : combien de "Voyages dans la Lune" alors
revisités par ces cartes postales! Par la suite viendront en sus se greffer sur ces
photomontages des ornementations extérieures (rubans, dentelles, trèfles à
quatre feuilles etc.) parachevant le caractère composite de ces images, sans
parler des timbres ou des textes manuscrits parfois apposés sur l'illustration
elle même et qui feront de ces cartes les icônes annonciatrices du Mail
Art. Par leur diffusion massive, ces visions ont certainement
marqué l'inconscient collectif :elles nous sont en effet immédiatement
familières. Au début des années
1920,les surréalistes ne s'y tromperont pas ,qui y (re) trouveront leurs thèmes
de prédilection et leur donneront leurs lettres de noblesse ainsi que leur
portée subversive. Eluard était un grand collectionneur de ces images, Prévert
les découpait et recomposait... éternel cycle machinique du collage se
constituant sur ses propres résidus. Témoins d'un art véritablement populaires, ces cartes
terminent tranquillement leur existence apparente aux puces. Supports de
nouveaux collages, elles y débutent en fait une nouvelle carrière. Ce qui est
heureux, car la technique évoluant en sens inverse de la créativité, collage et
photomontage restent largement ignorés aujourd'hui par les éditeurs de cartes postales qui
préfèrent se replier sur les photos de chats (numéro 1 au box-office de
l'édition) ou sur une nième version de la Tour Eiffel pas même colorisée
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| Texte extrait des Cahiers des colles (3) |
| © 2007 PIERRE JEAN VARET |